Les 3 premiers chapitres


Chapitre 1

 

 

D’UNE VIE A L’AUTRE

« Un, j’inspire puis j’expire, deux, j’inspire puis j’expire, trois, j’inspire puis j’expire… »

 

 

 

19 février 2015

 


Charles tente de rester focalisé sur le va-et-vient naturel de son souffle. Comme il l’a appris, comme il le pratique quotidiennement, ou presque, depuis plus de 30 ans. Mais aujourd’hui, tout est beaucoup plus difficile. Ses émotions prennent le pouvoir sur ses capacités à calmer le flot incessant de ses pensées. Il croyait à tort être parvenu à une certaine stabilité de l’esprit, grâce à la pratique de la méditation. Ce n’est pas faux dans un certain sens, lorsque les circonstances ne sont pas trop perturbantes. Et ceci l’aura beaucoup aidé dans sa vie. Mais face à une telle échéance, une telle incertitude, il est perdu, seul face à lui-même et à son souffle qui s’accélère inexorable-ment. Il lui faut pourtant en profiter quelque temps encore, car arrivera, bientôt, le moment où il perdra également l’ultime repère que constitue sa respiration.

 

Un grand Maître bouddhiste disait : « que revenir encore et encore à sa respiration était comme rentrer au chaud à la maison ». Et bien aujourd’hui, le locataire des lieux s’apprête à quitter définitivement le foyer, laissant tous ses bagages derrière lui, nu comme un ver, diminué, privé bientôt de tous ses sens.

 

Charles ne perçoit désormais plus que des bruits sourds. Les aigus se sont effacés peu à peu au profit des médiums, les voix humaines se sont fondues les unes dans les autres, pour enfin ne laisser la place qu’aux seules basses. Des coups de marteau étouffés peut-être, ou bien est-ce simplement le passage des véhicules sur le dos d’âne devant la résidence. Il ne parvient désormais plus à les identifier. Il n’a déjà plus, depuis quelques jours, la force de bouger le moindre membre. Son corps est devenu lourd, si lourd qu’il a la sensation de s’enfoncer toujours plus dans son lit médicalisé. Il n’est plus qu’un ballot de coton pesant plusieurs tonnes. Immobile, comme un roc, léger comme une plume, figé à tout jamais.

 

Soudain, tout s’accélère, sa vision se brouille, il ne distingue bientôt plus les contours des objets qui l’entourent. Des taches informes, vaguement colorées, ondulent sous ses yeux. Il perd le contact de ses doigts posés sur le drap frais. Ou bien est-il chaud, il ne sait pas. Il ne sait plus. Privé de l’odorat, il ne profitera plus des doux effluves de cette jolie maison de retraite, mêlant l’odeur de la soupe de légumes de 18 h à celle de l’urine de ses voisins incontinents. Ceci n’est en soit pas une perte, mais plutôt un soulagement. Charles ne supportait plus l’odeur de la vieillesse, y compris de la sienne.

 

Le voilà désormais privé de tous ses sens. Muré vivant dans un corps qui est déjà mort. Il pense alors aux malades tétraplégiques, prisonniers de leur propre carcasse et des souffrances qu’ils endurent. Il pense aux amputés qui ont mal à un membre qui n’existe plus. À ceci près, qu’il ne souffre pas physiquement de la disparition de ses sens, seul son esprit semble perturbé et sans repères. Eux ont encore toute une vie à parcourir dans un véhicule accidenté et défaillant. Lui, il ne lui reste que quelques mètres avant de franchir la ligne d’arrivée. Il n’est plus à plaindre.
Mais il a peur et sans repères, il est désorienté. Seule sa conscience mentale semble encore fonctionner. Alors il s’y raccroche. Se souvenir. Il lui faut se souvenir des enseignements.

 

Très vite, il se souvient des mots de Lama Dordjé, lui décrivant précisément le déroulement de cette phase appelée dissolution externe. Là où les sens se résorbent progressivement un à un et où les éléments associés, terre, feu, eau et air, vont bientôt disparaître à leur tour. Il sombrerait alors dans une sorte d’inconscience relative où des hallucinations diverses apparaîtront successivement, signe que la phase de dissolution interne aura débuté.
« Vous ferez alors l’expérience d’une lumière très blanche », me disait mon lama de soutien. « Puis celle-ci deviendra rougeoyante. Ensuite l’obscurité totale et impénétrable. Enfin, votre esprit percevra la vision d’un ciel immaculé, appelé Clair Lumière de la mort… »

 

Charles fit, en effet, l’une après l’autre, l’expérience de chacune de ces hallucinations, tantôt troublantes, tantôt effrayantes, souvent agréables, ce qui contribua à reconstituer un semblant de repères au moins momentanément.

***


Le voilà bien loin. Bien trop loin désormais pour pouvoir vous en dire plus. Nous allons être probablement coupés, d’un moment à l’autre, car Charles va bientôt passer dans un tunnel. De plus, son forfait ne lui permet pas de communiquer depuis là où il se rend. Aussi, il s’en va tenter de rejoindre les personnes qu’il a aimées de tout son être et qu’il aime toujours autant. Celles à qui il a fait une promesse. Il doit désormais la tenir. Elles l’attendent. Il laisse derrière lui, celle qui se dit être sa fille, ce dont il ne doute pas, puisqu’elle l’affirme. Et il a toutes les raisons de la croire. C’est sa fille tout de même ! Il abandonne à son tour ses petits-enfants, qui l’on fait eux, depuis déjà quelques années, certainement pour lui faciliter la tâche en ce jour d’adieu. Enfin, il quitte ses amis proches dont il confond systématiquement les prénoms et les visages. Il a oublié tous les autres, alors ils ne lui manqueront pas. Sans souvenirs précis le reliant à toutes ses connaissances, il lui est bien plus facile de les quitter. L’amnésie a ses bons côtés.
Un, il in... puis expi..., Deux... il expire... pire puis…


***


Lama Dordjé interrompit ses prières quelques instants et vint tapoter le haut de son crâne pour en faire sortir sa conscience et l’amener ainsi à renaître vers des conditions d’existence plus favorables. Puis il reprend la récitation des mantras rituels. Après quelques minutes encore, il cesse définitivement de parler, salue par trois fois, les mains jointes, le Bouddha en bronze posé sur la table de chevet, en signe de respect.

 

Il se tourne alors vers sa fille assise de l’autre côté du lit et lui indique, par un petit signe de la tête, que le transfert de conscience a bien eu lieu. Il lui semble que ce signe avait été convenu entre eux, pour indiquer le succès du rituel sans perturber la quiétude de ce douloureux moment.
Lama Dordjé laissa paraître un petit sourire empli de compassion, qui aurait pu dire ceci :
« Votre père a pu partir comme il le souhaitait. Le voilà libre de poursuivre son chemin spirituel et tenter de développer son potentiel de sagesses auprès des êtres qu’il voulait rejoindre. »
Il prit alors les deux mains de sa fille dans les siennes, s’accroupit, puis exerça une pression chaleureuse, avant de quitter la chambre silencieusement, calmement, sereinement. Aucune larme n’avait été versée jusqu’alors.

Ainsi Charles s’en était allé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chapitre 2


QUI SUIS-JE EN VERITE ?

« Observe le flot incessant de tes pensées. Lors-qu’une projection dans l’avenir émerge, identifie la comme telle, sans la rejeter, sans la suivre, sans jugement. Puis reviens simplement à ta respiration. »

 

 

 

 

Quelques jours plus tard

Ah oui !, pardonnez-moi de mon impolitesse, j’ai omis de vous présenter Charles, alors même qu’il vient de mourir. Il n’existe plus et pourtant il me faut vous dire qui il est, ou plutôt qui il a été. Je vous propose, pour des raisons de commodité, de nous focaliser sur cette vie seulement, ou plutôt celle que Charles vient de quitter.

 

Il me faut vous le décrire et je ne sais pas exactement qui il est. Il a été plusieurs, durant ces 73 dernières années, ou plutôt n’a-t-il jamais été le même, d’instant en instant. Peut-être, le récit de son histoire pourrait vous éclairer sur ce qu’il a été, si toutefois il a véritablement existé un jour.


Tenez, lisons ensemble son thème astral. D’habitude, je n’accorde aucun crédit aux arts divinatoires, mais cette fois-ci je veux bien tenter le coup. Il est dit-on, un bon point de départ pour tenter de mieux connaître quelqu’un, même s’il ne témoigne pas des évolutions opérées dans sa vie.


Charles est Bélier ascendant vierge. Il est un homme que l’on pourrait facilement qualifier de charpenté.  Il n’est pas très grand, mais possède une véritable présence, certains lui trouveront du charisme. Ses yeux noisettes laissent transparaître une bonté tranquille, même si ses sourcils fournis associés à une ride du lion prononcée font parfois penser qu’il est contrarié. Ce qui est rarement le cas, il est vrai. Il faut parfois se méfier du feu qui dort sous la glace. Charles peut en effet être fonceur et passionné, souvent à l’excès. Il semble sûr de lui, même si comme tout le monde il ne l’est pas souvent. Il est apaisant, calme et protecteur. C’est un homme attentionné, mais parfois un peu tête en l’air. Peut-être déjà les prémisses d’Alzheimer ! Il est de nature rêveur, philosophe et spirituel. Il possède un humour certain, mais souvent sarcastique. Même s’il est de nature joviale, il peut être parfois introspectif et solitaire. Il aime les gens et est souvent apprécié d’eux. Il peut malgré tout être parfois susceptible, de mauvaise humeur, mélancolique, voire obsessionnel. Il est curieux et tout l’intéresse. Il aime plaire et est volontiers séducteur. Il est généreux et sait exprimer facilement ses sentiments. Il est câlin. Un peu pot de colle même.


Bon merci aux astres pour ce portrait plus ou moins élogieux, mais je ne crois pas qu’ils soient les plus à même de parler de notre ami Charles. Ils n’ont pas vraiment les pieds sur terre, voire même un peu la tête dans les étoiles. Alors motus les cailloux !


Pour vous aider à découvrir qui est Charles, il vous faut peut-être connaître sa merveilleuse femme. Parce qu’elle a fait ce qu’il est devenu et l’a façonné durant ses 52 années de mariage. Parce qu’elle l’a pris au berceau vers l’âge de 15 ans et l’a inspiré pendant toutes ces années. Parce que grâce à elle, il a pu devenir un homme meilleur, je crois, ou plutôt redevenir lui-même, sans artifice, sans mensonge, sans complexes, sans gêne. Parce que sans elle, il ne serait pas là où il est. Elle fut, selon ses propres termes : « le souffle de sa vie, le sang dans ses veines et son cœur tout entier ».


Avec la meilleure des volontés, je ne peux mal-heureusement pas vous la présenter, puisqu’elle est morte il y a trois ans. Décidément, vous arrivez bien trop tard ! Morte de quoi ? Sans doute de la fin de vie. Certains médecins ont avancé l’hypothèse d’un cancer des intestins, mais en réalité elle avait déjà commencé à mourir, chaque jour un peu plus depuis sa naissance, comme nous le faisons tous. A-t-elle souffert ? Oui assurément, comme tout le monde, durant toute sa vie qui fut pourtant très heureuse. Qui ne souffre pas ? Qui peut vous dire qu’il n’a eu que du bonheur ou que des malheurs ?


La vie est faite d’une alternance de joies et d’épreuves en quantités quasiment équilibrées, se succédant par vagues ininterrompues. C’est seulement lorsque nous nous trouvons dans le creux de la houle qu’on ressent l’impression d’y rester beaucoup plus longtemps que sur la crête. Nous pensons alors que le sort s’acharne sur nous, et qu’il devrait alors faire un petit tour, là-bas chez le voisin, qui n’a pas de problèmes lui. Et pourtant, il en a tout autant que nous.


Alors oui la femme de Charles a vécu des moments difficiles, voire traumatisants, mais en contre-partie elle l’a trouvé. Ce qui lui a valu un nouveau traumatisme assurément, mais celui-ci elle l’a choisi pour la vie.


Elle a même signé en bas d’un registre pour cela, même si elle aimait lui répéter que ce ne sont que des papiers et que l’amour ne peut pas s’y résumer ou s’imprimer sur un feuillet. Charles pensait qu’elle avait raison. S’il lui prenait l’idée de coucher sur un manuscrit l’étendue de l’amour qu’il éprouve pour cette femme, il lui faudrait écrire des tomes entiers et les poser sur de longs rayonnages sans en voir le bout. Et puis les mots suffiraient-ils seulement ?


Toujours est-il que voilà la femme de sa vie, Justine Renaud, mortellement décédée le 23 mars 2013, dans l’incapacité matérielle de vous dire qui était Charles.


Il faudra donc me faire confiance et me croire sur parole. Je n’ai d’ailleurs aucun intérêt à mentir, puisque ce vieux Charles est déjà mort et que de toute façon celui-ci se fout totalement de ce que l’on pourrait dire ou penser de lui. Déjà en sa qualité de personne âgée, il s’autorisait à tout dire, sans filtre, sans tabous et surtout sans retenue. Oui, la vieillesse a aussi ses privilèges !
En effet, Charles n’a que très peu menti, même à sa femme. Lorsqu’il l’a fait toutefois, ses mensonges ne portaient jamais sur des faits importants, mais toujours sur des détails pour embellir la réalité, sa réalité. Ce qui ne lui a jamais servi à rien d’ailleurs. Mais il n’a jamais aimé mentir.


Voilà pourquoi Charles veut vous proposer sa propre vérité. Voilà pourquoi il a toujours fonctionné ainsi. Voilà pourquoi il ne nous cachera rien, pour autant que nous saurons lire entre les lignes et que je me souvienne de tous les détails. La vérité de Charles est parfois difficile à exprimer, mais il vous faudra trouver le courage de l’entendre.

 

***


Charles s’adresse à nous depuis le bardo de la mort. Il ne pensait pas possible le fait de pouvoir encore nous parler de là où il se trouve. Ne cherchez pas ce lieu sur Google Map, vous ne le trouverez pas. Ce n’est d’ailleurs pas un lieu, mais un état de conscience dans lequel on se trouve dans l’intervalle entre la mort clinique et notre future renaissance. Ce n’est pas non plus le néant, puisque nous restons en quelque sorte conscients, mais sans corps, sans sensation, sans émotion. Vous savez, juste après la claire lumière dont Charles a fait l’expérience voilà déjà quelques jours, comme le lui avait décrit son lama de soutien. Tout se passe exactement comme il l’avait dit.


Voilà ! Il s’appelait Charles Renaud, il avait encore 73 ans il y a quelques jours et résidait dans une petite chambre de la maison de retraite « Les tourne-sols », porte 118 au 2e étage du secteur des « marmottes ».


Là où il se trouve désormais, Charles n’a plus de prénom, ni de nom, plus d’âge, ni de lieux où se reposer. Il n’existe désormais plus que dans les souvenirs de ceux qui ont cru le connaître ou de ceux qui l’attendent déjà de l’autre côté du bardo.

 

 

 

 

 

 

 

 


Chapitre 3


LA FORCE DE L’ATTACHEMENT

« Observe le flot incessant de tes pensées. Lors-qu’un souvenir émerge, identifie-le comme tel, sans le rejeter, sans le suivre, sans jugement. Puis reviens simplement à ta respiration. »

 

 

 


27 mars 2013

« Papa. Papa, dit Emma. Il est l’heure. Nous devons y aller.
– Oui, ma chérie, j’arrive tout de suite, répondit Charles. Je ne voudrais pas faire attendre ta pauvre mère.
– PAPA ! Ce n’est vraiment pas le moment de faire ce genre d’humour. Maman est morte et nous l’enterrons dans 45 minutes, alors tu feras ton numéro plus tard, s’il te plaît. Tu ne respectes vraiment rien ! s’énerva Emma. »

 

Non Charles n’est pas un animal à sang froid. Son cynisme tente en réalité de cacher le profond chagrin qui le ronge de l’intérieur. Il plaisante pour ne pas pleurer. Il se cache derrière une armure pour protéger son cœur qui saigne. Il préfère aborder les évènements sous l’angle de la dérision. Voir leur côté absurde et illusoire pour mieux fuir leurs cruelles apparences. Point la peine d’en rajouter, le monde se suffit à lui-même, en matière de souffrances et de tristesse. Alors s’il peut, le temps d’un trait d’humour, même noir, décaler le point de vue, il ne s’en prive pas et savoure cet instant, comme un funambule suspendu au-dessus du vide.


Charles prit trois longues inspirations avant de s’extraire avec difficulté de son fauteuil trop profond. Une fois son équilibre retrouvé, Emma se plaça sur sa gauche et glissa doucement son bras sous le sien. Elle lui emboîta le pas, et avança ainsi vers la porte d’entrée, comme le feraient deux époux à la sortie de l’église le jour de leur mariage. Mais aujourd’hui point de marche nuptiale, point de riz, une église certes, mais un silence de mort. Quoi de plus normal me direz-vous pour un enterrement ?
Et si justement nous abordions cette cérémonie sous un angle nouveau.


Si, considérant la mort comme une simple étape de vie, nous en faisions une fête. Le fait d’être triste par la perte d’un proche est naturel, mais est ce besoin de le mettre en scène, dans une pièce de théâtre, pour lui rendre hommage. Aimeriez-vous que l’on vous célèbre, en invitant un tas de gens à se réunir pour faire la tronche et pleurer toutes les larmes de leurs corps ? D’autant qu’à peine plus de dix pour cent d’entre eux seront vraiment tristes, les autres s’en foutraient, venant par obligation. Tout juste une bonne occasion de revoir la famille éloignée et s’étonner de la vitesse à laquelle les enfants ont grandi.


« Et puis de critiquer un petit peu ! aurait pu ajouter le cousin Arthur, jamais en reste sur ce plan.
– Arthur un peu de respect. Je sais bien que tu ne l’aimais pas trop la cousine, mais enfin, ça tu n’es pas obligé ! gronda sa femme Lalie.
– Ah bah si l’on ne peut plus s’amuser un peu aux enterrements, à quoi ça sert de faire des kilo-mètres pour inhumer la Justine ? Au fait, dis donc, ma chérie je ne lui ai pas trouvé une bonne mine à la Justine sur son lit de mort. Elle était un peu pâlotte non ? Je suis sûr qu’elle nous couve encore quelque chose. Quelle petite santé quand même, acheva Arthur. »
Nous aurions pu surprendre une autre conversation dans les rangs de l’église :
« Maman, pourquoi ils font une cérémonie à l’église si Justine n’était pas croyante ? demanda le jeune Zéphyr.
– Ben parce que c’est quand même plus joli. Il y a de la musique, des chants, et puis regarde le cadre comme il est magnifique. As-tu vu cette lumière ? répondit sa mère.
– Oui OK, mais on n’est pas là pour faire des photos de mode, non plus ! »


Bien, nous voilà donc à l’enterrement de la femme tant aimée de Charles. Personne n’ayant voulu le suivre sur l’organisation d’une cérémonie plus festive, nous ne couperons pas aux traditionnels costumes, toilettes et lunettes noires. Aux lectures de textes larmoyants que les petits enfants ne parviendront pas à lire entièrement tant l’émotion est grande. Si grande qu’ils auront beaucoup de difficultés à se souvenir de la date de leur dernière visite à la maison de leur grand-père. Et puis des « amen », des « … et avec votre esprit », en veux-tu en voilà. Des jeux tels que je m’assieds, non je me lève, puis je me rassieds, et encore et encore, jusqu’à en avoir mal aux genoux. De la musique sinistre faite sur un petit synthétiseur Bontempi premier prix accompagnant le prêtre qui chante seul ou presque. Ce n’est pas The Voice, mais c’est bien tenté !


Tout le monde était là. Tout le monde a trouvé la cérémonie belle, mais un peu longue. Arthur, lui, avait faim et voulait rentrer. Zéphyr voulait lui aussi faire comme les grands et aller jeter de l’eau sur le cercueil puis jouer avec l’encens pour faire de la fumée. Mis à part cela, rien de bien rigolo à se mettre sous la dent. Chiant à mourir quoi !


Ensuite, chacun est venu présenter à Charles ses condoléances, plus ou moins sincères. Il ne reconnaissait pas la moitié des convives. Puis certains ont voulu écrire sur le livre du souvenir. C’est une sorte de livre d’or, comme ceux placés dans les grands restaurants, où les clients témoignent de leurs impressions. Personne ne lit ce genre de livre et celui-ci n’échappera pas à la règle. Je ne résiste toutefois pas au fait d’en partager quelques extraits avec vous :
« J’ai longtemps hésité à venir à son enterre-ment. Après tout, elle ne viendra pas au mien ! »

« Toi qui aimais faire la sieste et les grasses matinées, puisses-tu te réincarner en marmotte. Repose-toi bien et ne ronfle pas trop ! »

« Nous avons vu de la lumière, du monde, des chants et de la musique. Il n’en fallut pas plus pour aiguiser notre curiosité de “clubbers” et avons décidé de vous y rejoindre en after. Bon “trip” ! Bonne nuit. PS : Nous n’avons jamais pu trouver le bar ! Dommage ! »   
Tout le monde est ensuite sorti de l’église. Les plus proches ont pris le chemin du crématorium. Emma y conduisit Charles, dans sa petite voiture bleue, les yeux rougis et embués, certainement dus à une allergie aux pollens. Arrivé sur place Charles sentait le moment tant redouté approcher. Celui de ne plus jamais revoir sa tendre épouse. Même morte, là dans son cercueil, elle est encore avec lui. Dans quelques minutes, elle ne sera plus que poussière et réduite à dormir dans un pot en terre cuite. Il sera alors bien plus difficile à Charles de fantasmer sur son petit cul, ou ses jolis petits pieds. Du moins, il lui faudra désormais beaucoup plus d’imagination.


Voilà que le cercueil s’avance dans le foyer encore brûlant de la dernière fournée. Les flammes se mettent à vaciller gentiment dans les premières secondes, pour se transformer rapidement en un brasier infernal. Charles avait souvent surnommé sa douce épouse, sa petite « friloux », en rapport à sa frilosité presque maladive. Et bien la voilà servie. Préchauffage 10 minutes Thermostat 7, puis 45 minutes de cuisson à pleine puissance. « Gling ! C’est prêt les enfants, à table ! »


Sauf que dans le cas présent il n’avait plus faim, voire même la nausée. Il ne lui restait qu’à boire toutes les larmes qui coulaient à l’intérieur de son corps, de son cœur, pour ne pas se dessécher sur place. Sa douce est morte, brûlée, réduite en cendres. Son amour pour elle est bien vivant, encore incandescent et tellement présent.


Dites-moi, je me rends compte que cela fait déjà quelques pages que nous parlons de Justine et vous ne savez pas à quoi elle ressemble, enfin avant qu’elle ne soit réduite en charbon de bois.
Justine était une femme plutôt petite, avec un cœur bien plus gros qu’elle, très bien dissimulé derrière une poitrine généreuse terriblement belle. Son visage subtilement maquillé, jamais à l’excès, était habillé d’une jolie paire de lunettes, lui donnant une allure à la fois très classe et formidablement sexy. Ses cheveux châtains, lisses, nuancés de quelques mèches blondes et cuivrées tentaient de lui caresser sans cesse les épaules sans jamais toutefois y parvenir. Ses yeux gris-bleu, chacun rehaussé d’une petite pépite aux reflets dorés, étaient semblables à un puits de lumière sans fond. Bonheur à celui qui s’y accrochait, car ils avaient le pouvoir de vous faire chavirer en un clin d’œil ou de vous tuer selon leur humeur ! Justine avait les formes d’une vraie femme non retouchée sous Photoshop. Pas celle à 0 %, que l’on nous vend dans les magazines, pour mieux nous faire acheter du « light », du « slim », et autre crème amincissante bio aux extraits d’huiles essentielles de connerie. Ma Justine, elle avait des seins, des hanches, des fesses, un petit ventre et des cuisses suffisamment solides pour ne pas se briser à la première caresse. Mais mon Dieu, que cette femme était harmonieuse et désirable. Dieu n’y est d’ailleurs probablement pour pas grand-chose dans l’histoire et s’il en était toutefois le créateur, alors il avait de sacrés bons goûts le coquin et un joli coup de crayon. Et puis des jambes, des chevilles, deux en plus, terminées par l’objet de toutes les attentions, de magnifiques petits pieds. Justine avait les plus beaux pieds de toute la création. Une cambrure parfaitement dessinée, des proportions exemplaires, un grain de peau qui ne pouvait inviter qu’aux douces caresses et de petits doigts de pieds que Charles ne se lassait jamais de vernir, de masser et de chouchouter. Lorsqu’elle les perchait sur des nus pieds à hauts talons, Charles devenait totalement fou. Fou d’elle, à ses pieds, prêt à tout !


***

 

Désormais orphelin, la vie n’aura pour Charles, plus jamais le même sens. Il lui faut la rejoindre. Vite. Pour la rassurer, elle qui avait si peur de la mort. La prendre dans ses bras et lui dire de ne pas s’inquiéter. Lui chanter doucement au creux de l’oreille, ce vieux tube des Poppys : « Non rien n’a changé, tout, tout va continuer, hey, hey », à la manière d’une berceuse.


Arrêter de manger. Se laisser dépérir ou devenir fou. Fou d’elle ! Encore et encore. Charles veut mourir, pour ne pas avoir à vivre sans elle.


Soudain, Charles sentit son téléphone portable vibrer et entendit une cloche retentir, déchirant le silence en un instant. L’ensemble des membres de la famille tournèrent la tête vers lui avec un air réprobateur. Merde, il n’avait pas coupé la sonnerie et venait de recevoir un SMS. À la vue du numéro qui lui était inconnu, il pensa d’abord à de la publicité. Ce qu’il avait d’ailleurs prétendu aux autres, pour ne pas susciter davantage de questions. Mais il n’en était rien.


C’était elle, Justine ! Elle n’était pas morte et lui écrivait.